Derrière le paravent

Panneau gauche - Le jour. Peinture industrielle à l'huile sur contreplaqué, 180 sur 120 cm

Panneau gauche – Le jour. Peinture industrielle à l’huile sur contreplaqué, 180 sur 120 cm

La chambre était grande et sa fenêtre donnait sur l’ouest ou l’est, l’une de ces directions qui ne s’imposent pas vraiment. Les directions et orientations géographiques ne sont pas mon point fort – je me souviens seulement qu’il ne faisait ni trop morne ni trop clair – parfait pour une chambre.

Le lit fabriqué de palettes était large et confortable, et son matériau réservait une multitude d’étagères et de rangements dans les recoins des palettes. Peint à la lasure, le bois avait pris une belle teinte de bleu foncé.

La table au fond de la pièce était une vieille machine à coudre Vickers, à pédale, transformée ; juste à côté d’elle s’ouvrait la large fenêtre et donnait sur une rivière et un grand rosier à moitié sauvage. Sur les murs, deux couleurs s’opposaient : un orange fort et un bleu audacieusement foncé ; coupé d’une trame de soleils et de croissants de lune qui séparait la partie verticale du mur des pentes du toit.

L’ensemble était presque parfait, mais laissait ouvert le problème des chaussettes. Inévitablement, – dans les chambres, antichambres et chambres d’enfants, salles de bain ou encore des « salons » ou « séjours », le problème principal, ce sont toutes ces chaussettes, sous-vêtements et tout ce qu’on a mis une fois et qui n’est pas encore bon pour la lessive, des papiers et des chaussures ; toute une masse de choses qui s’accumulent, aussi minimalistes que soient nos préférences en matière de décoration, et aussi grands que soient les efforts pour ranger et trier.

Tous ces chiffons s’accumulaient dans la chambre presque parfaite dans des cartons et sacs plastique, sur des cintres et tassés dans des vieux placards de cuisine aux portes démontées.

Mes rêveries d’une garde-robe comme dans les catalogues n’ont pas résisté à la confrontation avec les prix, mais la nécessité de cacher le désordre né des déménagements et des travaux restait. Tant pis si tout cela devait rester entassé dans les placards de cuisine ou suspendus sur des manches à balai, pourvu que ce ne soit la première chose qu’on aperçoit en entrant dans la pièce.

L’idée d’un paravent était dans l’air.

L’occasion s’est présentée le jour où mon ingénieux mari est rentré du travail avec un coffre en contreplaqué démonté, dans lequel on lui avait livré un appareil aussi sophistiqué qu’indispensable.

Le coffre faisait un mètre sur un mètre quatre-vingts, en contreplaqué solide renforcé par des planches sur les côtés. Nous avons rajouté des roulettes et relié les plaques par des charnières pour former un paravent.

L’apparence de contreplaqué brut ne me déplaisait pas, mais n’allait pas vraiment dans l’intérieur en orange et bleu marine. C’était le début.

Deux panneaux de la partie "Jour" et un de la partie "Nuit"

Deux panneaux de la partie « Jour » et un de la partie « Nuit »

Couleurs, toutes ces couleurs

J’avais à disposition une vaste surface de contreplaqué, des restes de peintures de bâtiment dans des boîtes métalliques, quelques pinceaux bien usés et la conscience qu’on ne pourrait pas faire disparaître le résultat dans le grenier ou un placard – quoi que j’en ferais, cela resterait grand, visible et exposé. La taille et le poids de mon support interdisait le changement de décor – mon paravent allait rester là pour des années, et nous allions être bien obligés de le regarder.

C’est chez Hundertwasser que j’ai trouvé le langage qu’il me fallait. Ses couleurs, ses formes simplifiées, humour et lumière chaude qui remplissent son monde me parlaient particulièrement en cette période où nous construisions notre première maison pour nous, pour les enfants, le chien et le chat.

Les couleurs, tout d’abord les couleurs. Il fallait bien sûr les adapter à l’intérieur. Des couleurs audacieuses, intenses, présentes. Mais elles ne suffisaient pas. Sans un contenu, une histoire, un récit – ces couleurs agressives auraient rapidement fatigué tout spectateur qui oserait rester plus longtemps dans la pièce.

Il fallait donc une histoire – une histoire propre à la chambre : le jour et la nuit ; un mélange d’érotisme délicat et des scènes de vie ordinaire. Un rosier qui rampe par la fenêtre de la maison, ou le monsieur en costume sombre (puisqu’il faut bien aller travailler), mais aussi les songes – donc la montgolfière, ou encore d’étranges bêtes tapies dans le noir.

Au bout de deux semaines de travail, le paravent arrivait dans notre chambre rêvée. Le paysage féerique séparait la partie accueillante de la chambre d’une garde-robe encombrée. Je pouvais à nouveau garder des robes en taille 36 et croire que j’allais perdre assez de poids pour les remettre un jour, je pouvais renoncer à jeter les adorables vêtements d’enfant alors que mes fils ont il y a longtemps passé l’âge des peluches et chaussons drôles. J’ai trouvé la place pour des jouets abandonnés, projets en suspens, photos de vacances et équipements de sport achetés au gré des modes, pour les vieux calendriers et cadeaux ratés.

Le paravent cache toutes ces choses peu présentables, pratiques, honteuses, sentimentales, démodées, trop intimes, laides mais indispensables, en montrant un paysage invariablement féerique ; Chaleureux, mystérieux, un peu amusant.

Il y a quelques semaines, le paravent nous a rejoint, après un voyage depuis les environs de Cracovie jusqu’en Picardie. C’est bien : il nous servira. Il y a tellement de choses à cacher.

Le paravent entier, exposé en octobre 2012 à Saint-Malo, avec son auteur.

Le paravent entier, exposé en octobre 2012 à Saint-Malo, avec son auteur.

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A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
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