Jacques achète un tableau

Peinture industrielle à l'huile sur contreplaqué de grand format

Peinture industrielle à l’huile sur contreplaqué de grand format

On ne peut devenir ami de Jacques tout simplement, même si on le veut vraiment. On ne peut devenir son ami que si c’est lui qui le veut. Un jour d’hiver, Jacques décida que nous faisions désormais partie de ses amis. Pour créer des liens, il nous a chargés d’entreposer les achats plus étranges les uns que les autres qu’il ne pouvait pas emporter avec lui dans l’avion. Personne ne pouvait le détourner de la visite annuelle au marché de Noël de Cracovie où il multipliait des achats de chandeliers, de décorations de style montagnard, de meubles en bois et autres brillantes et bizarres créations de la période des fêtes. Cet hiver-là, Jacques avait acheté un chandelier en métal, haut d’au moins un mètre et demi, qui devait sans doute évoquer le buisson ardent tant que les chandelles étaient allumées, puisqu’il était orné de feuilles découpées dans du métal, les bougies reposaient sur des fleurs, et les branches qui faisaient tenir le tout avaient la forme de celles d’un arbre. L’objet ne manquait pas de qualité esthétique, mais on ne lui a pas pour autant permis de l’emporter dans l’avion comme bagage à main – le chandelier était de toute évidence trop grand, et Jacques refusa catégoriquement de le mettre dans une valise. Mais, après tout, Jacques avait des amis.

Il s’envola donc sans son chandelier pour Paris, le chandelier sans Jacques fut déposé chez nous, pour un temps indéterminé mais avec la consigne de l’envoyer « à l’occasion ».

L’occasion ne se présentait pas. Le chandelier prit racine dans le salon, sous la fenêtre et, j’avoue, servait même de temps en temps, dans des moments particulièrement solennels.

Au bout d’un an, la place du Marché accueillit à nouveau le marché de Noël, les fêtes approchaient et Jacques avec elles. Le problème du chandelier fut rejoint par d’autres achats imprévus, faits aussi joyeusement qu’irresponsablement dans l’atmosphère grisante des fêtes. À cette occasion, Jacques est passé voir des amis (nous!) et son chandelier, et constater l’état d’avancement des travaux dans notre maison en rénovation perpétuelle. Cracovie, la place du Marché, la neige, ses achats, un bon dîner – tout cela lui donna suffisamment d’entrain pour monter même notre escalier bien peu confortable pour voir la chambre et le paravent. Il entra, il le regarda, et, bien à sa manière, il commença par déclarer qu’il n’aimait pas la couleur bleue. Il le considéra encore un moment, et décréta que je devais lui peindre quelque chose de ce style, mais sans le bleu. Il demanda su papier et un stylo, il nota les dimensions, fixa le matériau et le prix, et se fit conduire à l’aéroport.

Dieu merci, il était moins précis quant au délai de livraison.

Je suis restée la feuille à la main, flattée de cette preuve bien particulière de reconnaissance et complètement abasourdie par la commande qui n’avait rien de clair. Quelque chose de ce genre, mais sans le bleu ? Sur du contreplaqué, puisque le tableau était censé cacher quelque chose. Un mètre quatre-vingts sur un mètre vingt de taille. Et, bien sûr, il fallait que ça plaise à Jacques. C’était dans mes cordes ?

Et le chandelier est resté au salon, sous la fenêtre.

Le monde selon Jacques

Le monde de Jacques, c’est la fermeté et la décision. Beaucoup de fermeté et beaucoup de décisions. À mesure qu’il avançait en âge, il était de plus en plus sûr de son importance et de son jugement. Des femmes – on dirait qu’il y a eu beaucoup de femmes dans sa vie – de la bonne cuisine, de belles maisons dans de beaux endroits ; de la curiosité pour des lieux et des événements. Le monde de Jacques, c’est beaucoup de gens qui l’ont entouré et l’ont aimé ou détesté. Des voyages et des retours, dans des lieux où il comptait et où l’on le connaissait. Deux cent pour cent de traits masculins.

Son indépendance s’accompagnait de l’amour pour la beauté, l’art, et de la sympathie pour des artistes, ainsi que de l’insolence sans bornes : aucune opinion ne comptait pour son choix des œuvres, objets, tableaux, sculptures qu’il voulait avoir et qu’il obtenait, achetait ou extorquait. S’il désirait quelque chose, il finissait par l’avoir. Grands noms, leurs opinions et leurs prestiges ne l’impressionnaient pas. Il pouvait marchander pour un tableau auprès d’un vendeur soûl au coin de rue dans un pays lointain et y revenir au bout de quelques semaines pour l’avoir, ou hausser dédaigneusement les épaules à la vue d’une œuvre présentée dans une galerie de renom, même si on le lui offrait pour presque rien, pour peu que le tableau ne lui ait pas plu.

Le monde de Jacques était dessiné d’un trait vif, il était bien défini et plutôt dur. Mais cette dureté était prise dans des règles claires : dans le monde de Jacques, on trouvait bien de la place pour la beauté et la chaleur, cette lumière qui donne du goût à la vie. Mais ce ne pouvait pas être la chaleur moite et étouffante d’une pièce close. Les vitres de ses belles maisons ne pouvaient jamais se couvrir de buée et lui voiler la vue : dans son monde, l’horizon était toujours lointain, et derrière l’horizon, il y avait toujours de belles choses ou de gens intéressants qu’il fallait aider ou les remettre à leur place.

Le tableau partit aux Valories – la maison de Jacques sur le plateau du Haut Ardèche.

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A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
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2 commentaires pour Jacques achète un tableau

  1. isabelle dit :

    J’ai pris le temps de lire ces premières « tranches de vie » et c’est une façon très originale de nous présenter votre travail. L’expression de ce portrait, les couleurs qui s’installent dans votre vie, j’ai hâte de lire la suite.
    Un blog qui deviendra vite un RV incontournable, à bientôt ….

    • elaprokopek dit :

      Merci beaucoup, Isabelle, votre commentaire me touche vraiment. C’est un grand encouragement, et il faut reconnaitre que l’écriture de cet article a été assez émouvante pour moi: Jacques était un personnage hors du commun, et je ne sais pas du tout ce qui est advenu de ce tableau aujourd’hui…

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