La série des Fenêtres

"Fenêtre 1", huile sur toile, 50 x 60 cm, 2011

« Fenêtre 1 », huile sur toile, 50 x 60 cm, 2011

Voici le premier article consacré à une série de tableaux que j’ai toujours en chantier. Comme souvent, les tableaux s’accompagnent de courts textes, mais n’en sont pas simplement des illustrations. Je n’ai même pas voulu rattacher un tableau à un texte – ce sont plutôt des approches différentes (puisque le médium est différent) d’un même thème qui me tient à cœur: les fenêtres.

Attente

Je n’étais pas sûre qu’il vienne me chercher. Il n’avait rien promis. Il avait dit qu’ils allaient réfléchir avec maman pour savoir s’ils allaient m’emmener, ou si j’allais rester tout ce temps chez mes grands-parents. Il s’agissait d’un voyage ou des vacances. À Ostrołęka, à Ostróda, peut-être moins loin? Je ne me souviens plus.

J’attendais depuis le matin. J’inventais des scenarii : ce qu’il faisait, où il était, j’imaginais avec tous les détails qu’il entre dans le garage, qu’il tourne la clé sur le contact…

Après le déjeuner, je m’enfuyais dans le grenier. C’est là qu’il y a la fenêtre qui donne la meilleure vue sur la route. Papa, papa, viens, viens, papa… Le grenier devenait de plus en plus sombre, se remplissait de bruits étranges, des murmures, des crissements, des grincements. La vue dans la fenêtre s’effaçait et perdait ses contours. Je ne pleurais pas. J’avais peur des bruits qui venaient d’en bas. J’avais peur qu’ils viennent et qu’ils me disent de descendre et d’arrêter de faire l’imbécile. Dans la fenêtre, les différentes teintes de gris verdâtre étaient de temps en temps illuminées par les phares des voitures qui passaient. Des voitures qui passaient.

Il ne faut pas détourner les yeux de la fenêtre. Il ne faut pas perdre des yeux la route et les arbres qui cachent le carrefour avec la nationale. Il ne faut pas. Papa, papa, viens…

Il a fallu finalement descendre du grenier. Quelqu’un m’y a trouvé. Probablement mon grand-père. Je ne me souviens plus.

Je dînais en silence hautain. Je me suis braquée, je boudais, et je faisais taire les dernières restes d’espoir par la bonne vieille incantation : non c’est non, je m’en passerai.

Après le dîner, je m’enfuis pour retrouver ma fenêtre. Pour rien : on m’a trouvée, on m’a fait descendre. Je le fis, à contre-cœur, boudeuse. Mon père m’attendait. On y va ?

Je fondis en larmes. Je sanglotais convulsivement et plus je me sentais bête, plus j’avais de mal à maîtriser les pleurs. Je l’ai raté ! Je l’ai raté et je ne l’ai pas vu arriver !

La chambre avec vue

Le Caire, sixième étage. Derrière la fenêtre, un balcon minuscule, équipé d’une table et deux chaises de plastique. Le vacarme agressif de la ville se matérialise dans des bâtiments impossibles à identifier à travers le smog, des tours, constructions, échafaudages. Comme les tâches d’encre éclaboussée sur la table de chêne. La lumière du soleil fatigue les yeux, mais elle est comme cachée. La fenêtre est une tâche sombre dans la chambre peinte en blanc.

Le soir, les murs de la chambre prennent des teints de rose, d’orange, de jaune. Le smog ondule et change de couleurs comme une aurore boréale. La cacophonie des bruits se renforce. Des klaxon, les moteurs, les cris, la musique, les crissements des freins et encore des klaxon.

Les phares des voitures tracent des traînes de couleur. L’odeur des gaz d’échappement et celle, toute spécifique, de la poussière urbaine, est omniprésente.

J’ai l’impression qu’on nous a donné une chambre avec vue sur une énorme boule à facettes clignotante.

La maison dans le jardin

Elles sont belles. Il me plaît tellement qu’elles soient si parfaitement françaises. Les portes-fenêtres donnent droit sur un énorme jardin sauvage. Je compte les carreaux dans un battant. Dix-huit, et seuls trois sont cassés. L’un a un trou, et porte une trace d’une coupe au diamant. Cela se remplace.

C’est le jardin qui est le plus important. Tordues convulsivement, les branches presque noires du chêne à la la verdure éteinte – nous sommes en septembre – des feuilles, dans le fond, une pelouse délaissée et une haie bien abîmée par une longue période d’abandon. Des aubépines, des thuyas, des houx… et tout cela enlacé, étouffé, traversé de partout par l’omniprésente, foisonnante et indestructible lierre.

Elle est bien sombre, cette verdure. La maison en est entourée, comme enveloppée d’une couette. Immergée dans le froid vert. Et ce froid et ce vert rampent à l’intérieur de la maison par les carreaux de la porte-fenêtre.

Les couleurs chaudes des murs et le feu qui brûle tous les soirs dans la cheminée ne réduisent en rien le froid. Les deux s’affrontent quelque part en nous, élargissent la crevasse de glace, la verdure du jardin pâlit.

Le printemps et le soleil éclaircissent les deux grands rectangles des fenêtres. Nous renouons l’amitié avec le jardin, le buisson d’aubépine et le saule solitaire au milieu d’une lointaine pelouse.

Les gris argentés des pluies de printemps et d’été ne sont qu’un ornement élégant. Un accessoire sans excès qui accompagne une robe de rêve.

Mais dès l’octobre, le froid revient et rappelle cruellement l’inadaptation de cette tenue d’été. Nous sommes recroquevillés autour de la cheminée. Le soir, les fenêtres deviennent des abîmes sombres et hostiles. Des sangliers fouillent dans le jardin et des renards volent dans la gamelle de notre chien. Il faut fermer les volets et tirer les rideaux.

Une photo prise par la fenêtre de ma maison à La Ferté-Milon, dont je me suis déjà servie dans mon travail

Une photo prise par la fenêtre de ma maison à La Ferté-Milon, dont je me suis déjà servie dans mon travail

La série des Fenêtres

La série des Fenêtres a débuté à l’été 2011, lorsque nous nous sommes installés dans une nouvelle maison. La maison n’était nouvelle que pour nous, puisqu’elle a quelques centaines d’années et une histoire appréciable de changements des modifications et des gens qui apparaissent et disparaissent.

Elle a aussi des fenêtres. La vue qu’elles offrent a pour moi été étrange, inconnue. Alors que j’étais en train d’apprivoiser la vue d’un encore un jardin, encore une rue, nouveaux toits, murs et arbres, pris dans des cadres des fenêtres je les comparais d’abord inconsciemment, puis les confrontais à dessein, avec d’autres fenêtres et les vues qu’elles donnaient et les impressions et sensations qu’elles suscitaient.

Les fenêtres se sont révélées particulièrement importantes. Des voyages, mon enfance, des chambres louées par-ci par-là, des chambres d’hôtel, des logements et des maisons, depuis ma naissance en Pologne, jusqu’à la dernière en date, celle de La Ferté-Milon.

Partout, l’on s’arrête à proximité d’une fenêtre. On regarde à travers, on regarde la vue qu’elles offrent. La vue par une fenêtre est ainsi un des principaux éléments de l’intérieur dans lequel on se trouve. Quelque chose dont on ne veut pas peut envahir notre espace à travers une fenêtre, mais c’est aussi par cette voie que l’on peut se débarrasser de quelque chose qui occupe inutilement notre espace.

On les ferme ou on les ouvre. Parfois, on tourne le dos à la fenêtre, parfois on regarde sans arrêt, mais la fenêtre n’est jamais bien loin.

La série compte pour l’instant quatre tableaux. Sur chacun, j’ai associé des peintures à l’huile – qui m’ont permis d’obtenir par endroit une surface rugueuse, « classique » – et des peintures industrielles destinées au bâtiment, moins denses et plus faciles à appliquer. J’ai ainsi pu créer des effets de traînes et de passages entre les couleurs, en provoquant des mélanges spontanés, sans mon intervention.

Bien sûr, ce ne sont pas des images des fenêtres réelles. Ce sont plutôt des « types » de fenêtres, ceux que j’ai le plus souvent rencontré. Et je n’ai pas encore épuisé la matière…

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A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
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2 commentaires pour La série des Fenêtres

  1. izys dit :

    Cette histoire de grenier, très bien racontée…

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