L’heure bleue

Peinture industrielle à l'huile sur panneau de fibre de bois, 28 x 106 cm

Peinture industrielle à l’huile sur panneau de fibre de bois, 28 x 106 cm

C’est un phénomène connu : l’heure bleue. J’ai longtemps été persuadée que c’était moi qui l’avais découvert et baptisé du nom très juste de l’heure grise. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que je me suis aperçue que, si dans des conversations de fortune tout le monde ou presque savait ce que c’était, tout le monde devait l’appeler (du moins, en polonais) ainsi. Tant pis, je réussirai peut-être un jour à inventer un nom original.

L’heure grise, ou bleue, a commencé à m’obséder dès l’enfance. Surtout quand j’étais chez mes grands-parents et quand je voulais rentrer à la maison. En plus, ma grand-mère, une femme économe et à cheval sur ses principes, ne laissait pas allumer les lumières pour une raison aussi futile que la nuit en train de tomber. Je me retrouvais donc à attendre, les larmes aux yeux, que la lumière jaune des ampoules chasse enfin cette grisaille désespérante qui faisait remonter tous les chagrins. Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant, je me serais dit que cette femme économe, à cheval sur ses principes et travailleuse par-dessus tout me poussait dans la dépression. Impossible de lire, même regarder les images dans des livres, puisqu’il faisait trop sombre (de toute façon, ça gâte les yeux), impossible de dessiner – pour les mêmes raisons – pas plus qu’écouter la radio ou regarder la télé (quand il y avait déjà le poste), cela se faisait le soir, après toutes les occupations sérieuses (en clair – après le boulot).

Une fois libérée de la domination de la grand-mère, j’allumais dès les premiers signes annonciateurs de l’heure bleue, pour faire croire (moi et elle) qu’elle n’existait pas. Ou alors, je m’efforçais à ce moment précis de la journée d’être aussi peu à la maison que possible.

La meilleure solution, c’est de fuir l’heure bleue à l’extérieur. Ne surtout pas rester à la maison. En promenade, dans le jardin, en ville – l’heure bleue est très agréable. Un peu nostalgique, calme, d’une certaine façon, élégante. Les premières lumières – plutôt celles des vitrines et néons que l’éclairage public – dispersent subtilement l’obscurité qui s’installe ; toutes les imperfections de la scène s’estompent – on ne voit plus les nids de poule dans les trottoirs et les crépis écaillés. En général, la grisaille autour s’estompe. Les jardins se font mystérieux, les gens deviennent plus beaux, la touffe de mauvaises herbes dans ce premier crépuscule apparaît comme une végétation luxuriante et sauvage. Et bien sûr – je ne sais pas pourquoi – l’heure bleue accentue toutes les odeurs.

L’heure bleue urbaine est plus longue. L’éclairage public l’allonge et seul le niveau de gris change, passant dans les noirs et bleus marine foncés de la nuit lentement et progressivement. On peut savourer le processus suffisamment pour observer le flottement des formes, l’allongement des perspectives des rues, la multiplication des reflets des lumières. J’aime ce moment.

C’est de ces promenades de l’heure bleue qu’est né le tableau peint sur un long (28 x 106 cm) panneau de fibre de bois, sur la face rugueuse, bien sûr. Je l’ai peint dans les premières années de mon séjour en France, quand les étroites ruelles pavées et les murs en pierre des lourdes maisons collées l’une à l’autre m’émerveillaient encore comme une perspective neuve pour moi, mais, en même temps, tout aussi « à chaud », Cracovie me manquait.

À l’exposition au château du Colombier, à Saint-Malo, Christophe a remarqué ce tableau et, comme une maman fière des succès de son enfant, je le regardais avec plaisir considérer le tableau, y retourner, repartir et revenir. C’est très agréable – seulement, Christophe est presque notre voisin. Il habite une localité éloignée d’une dizaine de kilomètres de chez moi, et nous nous voyons de temps en temps. Et il a fallu qu’il aille à Saint-Malo – ce qui lui fait plus de cinq cents kilomètres ! – pour voir le tableau qu’il avait sous le nez.

Il est revenu le chercher hier. Finalement, ma Ville Ça-je-l’aime est partie pour Neuilly-Saint-Front.

Publicités

A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
Cet article, publié dans Formats irréguliers, Naissances des toiles, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s