Récupération

Un vrai tableau sérieux se doit d’être peint sur une toile. Bien sûr, cela peut aussi être du papier – si c’est une aquarelle (ou la gouache… mais ça ne fait déjà pas sérieux), ou un pastel. De préférence un papier spécial, acheté dans un magasin spécialisé en fournitures de beaux-arts, d’un grammage approprié. Pourquoi ? Parce que.

Évidemment, j’exagère – tout d’abord parce que chaque technique a ses exigences, si bien qu’il serait difficile de peindre à l’huile sur du papier parchemin (j’ai des vieilles réserves de ce genre de papier tout fin et transparent qui servait de papier-emballage à une époque – je ne sais même pas si on en fabrique encore), ou sur du buvard, alors que les peintures à l’eau de toute sorte tendent à couler sur du papier glacé.

En revanche le bois, auquel je ne trouve que des avantages, est encore associé à une sorte de joyeux folklore et reste peu accepté. Le contreplaqué ou la fibre de bois sont utilisées et même assez largement, mais la toile et le bon papier restent un gage de sérieux.

Je ne compte pas me lancer dans une croisade contre les techniques traditionnelles, je voudrais simplement parler de ma clé de choix entre les techniques et les supports.

Ce sont largement les questions que l’on m’a posées à propose de mes tableaux qui me donnent envie d’en parler :
« Pourquoi est-ce que vous utilisez des peintures de bâtiment ? »
« Pourquoi c’est peint sur une planche, ou quelque chose comme ça ? »
« Oh, c’est un jeu de puzzle, ça ? Mais peint par-dessus? »
Que voulez-vous que je réponde ? Que je peins avec des peintures de bâtiment parce qu’elles coûtent moins cher ? Sur des planches, parce que je n’ai plus de toiles ? Et sur un puzzle, parce que je n’avais plus de planches non plus ?

En réalité, la réponse est simple, et unique : je peins sur ce que réclame le tableau. Justement, réclame, il ne demande pas gentiment. Si j’ai en tête une idée, ce tableau que je conçois nécessite un format. Tout simplement, ce sera un grand tableau, ou un tout petit ? De la même façon, je vois bien s’il doit être plutôt vertical ou horizontal. Quel genre de peinture ? Ou alors, j’ai peut-être besoin d’en faire un collage ? Et, justement – sur quoi ? C’est ensuite qu’arrivent les esquisses, et à ce stade, le tableau futur commence à trouver ses couleurs.

Dans des articles précédents, j’ai parle de la façon dont me venaient les Arbres. Le Chat pour Charlotte a eu lui aussi ses exigences. Il lui a fallu quelque chose d’allongé – on sait bien à quel point un chat qui dort peut s’étendre – et de quelque chose de chaleureux, qui évoque un chez-soi : précisément ce que m’évoque le bois, une simple planche.

"Moi, de toute façon" (portrait de mon mari), peinture acrylique sur bois de récupération, format irrégulier, 2008

« Moi, de toute façon » (portrait de mon mari), peinture acrylique sur bois de récupération, format irrégulier, 2008

Le portrait de mon mari a son histoire. Il réclamait longtemps que je fasse un portrait de lui. Il a fallu qu’il insiste, il me le rappelait, il me flattait, en faisait des blagues… Il a fini par l’avoir, pour sa fête, alors qu’il n’y pensait plus. Je n’ai pas traîné autant pour l’embêter, simplement, je ne savais pas comment m’y prendre. Plutôt, je sais trop de mon mari pour que son portrait puisse me venir facilement. Je m’en suis tiré en allant plutôt dans le sens de l’humour. J’ai utilisé le bois. Du bois de chêne, d’une belle forme, comme si le morceau avait été découpé spécialement pour un portrait. J’ai trouvé ce magnifique objet en bois dans un débarras à outils où il s’était échoué après quelques travaux. C’était tout simplement un couvercle d’une lunette des toilettes. J’ai ajouté un poème gratis.

En réalité, j’avais déjà fait un portrait de mon mari. Mais c’était aussi un portrait de Jacques, et probablement de beaucoup d’autres personnes. Il a un titre très long : Un vieux monsieur solitaire volant des bonbons dans un tiroir vide de son propre vaisselier, et il est peint sur un jeu de puzzle. J’avais un jour acheté à une brocante deux de ces merveilles : des jeux de puzzle de je ne sais combien de milliers d’éléments, assemblés, collés sur du papier, et bien proprement encadrés dans un cadre de bois simple. J’ai appliqué une couche de fond de gesso dilué, pour laisser voir la texture. Ce jeu complexe est après tout un excellent complément de ce qui se passe sur le tableau.

"Vieux monsieur solitaire volant des bonbons dans un tiroir vide de son propre vaisselier", peinture acrylique sur un jeu de puzzle, 2006

« Vieux monsieur solitaire volant des bonbons dans un tiroir vide de son propre vaisselier », peinture acrylique sur un jeu de puzzle, 2006

Pendant quelques années, j’ai fait de la décoration d’intérieur : en Pologne, puis déjà en France. C’est à cette époque que j’ai définitivement pris goût à la recherche de matériaux et supports divers, de récupération, dont les tableaux s’accommodent très bien et dont ils sont enrichis.

J’ai peint sur des portes des pièces et des meubles, dans des niches étranges ou sur des vitres. Ce goût des portes de toute sorte, je l’ai gardé. Des portes de vieilles armoires, des placards de cuisine passés de mode, devants des tiroirs ont des dimensions et des formats bien à eux, plutôt étranges pour des tableaux. Elles ont en plus touts ces cadres, plinthes, moulures, parfois des trous laissés par des clous, des poignées rouillées, des gonds cassés. Tout cela apporte son lot d’histoire à celle que le tableau raconte. Si je cherche à peindre quelque chose d’intime, chaleureux, personnel, qui évoque un chez soi – je prendrais peut-être un élément d’un meuble mis au rebut plutôt qu’une toile, plus froide et anonyme.

C’est bien de cette façon-là que j’ai traité la série des Jardins. À présent, j’ai trois tableaux sur les quatre prévus. Pour le premier et le quatrième de la série, j’ai trouvé des morceaux de contreplaqué issus d’un meuble, avec des « cadres », plus fins, autour. C’étaient vraisemblablement les parois latérales de quelque placard ou commode. Mon deuxième jardin, très important pour moi, mais qui s’éloigne de plus en plus, un jardin qui a une place à part dans mon histoire personnelle et celle de mes jardins, méritait un solide et lourd panneau issu d’une porte. Grâce à ce support, il est doté d’un cadre propre, couvert d’une peinture (évidemment!) dorée. C’est Mon troisième jardin qui attend toujours son tour – justement parce que je n’arrive toujours pas à bien le définir. Je n’arrive pas à lui trouver une place dans mes souvenirs, du coup, je ne sais pas encore sur quoi le peindre. C’était mon jardin, bien à moi, pendant quelques années, mais pendant tout ce temps, quelque chose en lui me repoussait, il était grand et beau, et offrait le repos, mais manquait d’intimité. Il faudrait peut-être du contreplaqué ? Simple, proprement découpé, mais d’un format assez large ? Ou alors, un panneau de fibre de bois, avec sa texture chaude ? Après tout, il s’y est passé bien de choses agréables. Mais ce ne sera pas la toile – cette histoire-là fait partie des thèmes intimes, et le support doit compléter le contenu.

C’est bien de cette façon-là que cela se passe. Je cherche le bon matériau, celui qui me semble correspondre le mieux avec le sujet du tableau. Après, cela va vite.

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A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
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Un commentaire pour Récupération

  1. izys dit :

    Intéressant ces problemes de support. En aquarelle on est aussi désservi par rapport à ça et souvent le papier ne fait pas assez « sérieux » pour les gens, pour les galeries… Le papier est tellement répandu en posters et autres reproductions que les gens (enfin un grosse partie) ne font plus trop la différence entr eune aquarelle originale et une repro à 10 balles chez ikea du coup ils trouvent les dessins et oeuvres sur papier originales hors de prix alors qu’ils mettraient ce prix dans un tableau « digne de ce nom ». C’est un peu (juste un peu) pour ça aussi que je me mets à peindre sur toile (il faut bien s’adapter…).

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