Départementale 922

"Départementale 922 - Automne", huile sur toile, 40 x 50 cm, 2013

« Départementale 922 – Automne », huile sur toile, 40 x 50 cm, 2013

D’abord, on prend la RN2. La route légendaire, l’une des artères principales de la région parisienne, avec ses éternels travaux et éternels bouchons. Parfois, lorsque j’arrivais en retard au travail, je n’avais qu’à dire « N2 », avec un geste de résignation – cela marchait à tous les coups. Mais il faut admettre que les travaux avancent vite et on peut espérer que bientôt, cette route ne soit plus le cauchemar des chauffeurs.
Il faut quitter la N2 à Nanteuil-le-Haudoin, et prendre la départementale 922. Jusqu’à Betz, la route est droite, comme tracée à la règle, à travers les champs. Un paysage plat et vide, fait des champs et du ciel. À l’horizon, une ligne bleue de la forêt sépare la surface des champs du ciel. Et dans le ciel, il se passe pas mal de choses que l’on ne voit pas dans les ravins des rues. Cela ne vaut pas que pour le ciel – les champs changent de couleur selon la saison et même selon le moment de la journée. Même la ligne de la forêt au loin est à chaque moment différente, même si les bleus foncés dominent toujours. Si je m’amuse à chercher des analogies, la Picardie pourrait m’évoquer la Mazovie, si ce n’est que ses couleurs sont plus saturées.
Et c’est tant mieux si tout est si plat ici, puisque les couleurs s’épanchent sans entrave et rien ne perturbe ni ne trouble cette surface, faite pour la peinture, pour la superposition de couches et de tons successifs.

À Betz il faut ralentir. Non seulement on entre dans un village, mais on y croise en plus des voitures de gendarmes en livrée et d’autres, et des véhicules banalisés des messieurs en costumes sombres et lunettes de soleil (la tenue ne change jamais, quel que soit le temps et la saison). Mohammed VI possède un château à Betz, et c’est grâce à lui que les conducteurs lèvent le pied – on ne sait jamais s’il ne prend aux gendarmes l’envie de vérifier que les voitures ne volent pas et si la D922 n’est pas une piste d’envol.
Même si le roi du Maroc n’est pas à Betz, Antilly suit de toute façon avec ses trois dos d’âne (qu’on appelle en Pologne « le flic endormi »), d’une hauteur telle que même les 4×4 surélevés ralentissent sagement à 30 km/h. En plus, il faut faire attention: c’est l’endroit préféré du « Papi voyageur ». C’est un vieux monsieur entre 80 et 90 ans, dépourvu à peu près complètement de derniers restes de dentition et, sans doute en raison de son âge, peu préoccupé par l’hygiène, qui chemine en s’appuyant sur sa canne et essaye là d’arrêter les voitures qui passent pour aller à Thury-en-Valois. Si nous l’avons bien compris – comme il n’a plus de dents, c’est assez difficile – il visite régulièrement la tombe de sa femme, enterrée à un des cimetières environnants.
Juste après, à Mareuil-sur-Ourcq, la D922 devient là D936, et ce n’est plus la même histoire.

"Départementale 922 - Hiver", huile sur toile, 40 x 50 cm, 2013

« Départementale 922 – Hiver », huile sur toile, 61 x 50 cm, 2013

Nous sommes toujours en Picardie, mais le terrain se fait plus capricieux. Des collines, des hauteurs, des virages – même plutôt serrés – au loin, on aperçoit même les silhouettes des éoliennes qui clignotent la nuit; des ruisseaux asséchés coupent les champs. Enfin, on arrive à La Ferté. Je n’ai plus besoin de chercher des analogies – je suis chez moi. Les odeurs sont les mêmes que dans le jardin de mes grand-parents, les ruelles pleines de ce gris élégant et très français. Le soir, les impasses ont l’air d’un décor de Simenon, mais les bulbes achetés chez la fleuriste de Ćmielów prennent sans problème dans le jardin d’ici.
Mais c’est un bon sujet pour un tout autre tableau.

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A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
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