Fond de tiroir

Je passe mes tableaux en revue, en vue de l’exposition que j’organise à La Ferté-Milon, et j’essaye de faire un premier tri pour choisir ceux que je voudrais montrer. Le début de l’exposition est prévu pour le 18 mai, ce qui fait que je n’ai plus beaucoup de temps, et encore une masse de travail. Il faut que je boucle les projets des affiches et des dépliants, et trois tableaux inachevés et au moins un à que j’ai à peine commencé à esquisser attendent leur tour.

En attendant, le tri des tableaux ressemble un peu au tri d’un tiroir – ce qu’on a prévu pour deux heures finit par occuper quelques jours, passés à relire de vieilles notes, des photos oubliées, des factures perdues et d’autres objets étranges qui avaient passé tranquillement de longs mois plantés dans ce tiroir sans éveiller le moindre intérêt.

Aujourd’hui j’ai revu par exemple des paysages, des vues de La Ferté – tes tableaux, des collages et autres travaux inspirés par les couleurs, les paysages et l’atmosphère du lieu, le tout faut déjà ici, donc pendant les dix-huit derniers mois. Deux collages faits avec de vieilles cartes postales, du papier emballage et des bouts des boîtes de chocolat sont nés de la première visite dans le grenier de la maison fraîchement acquise. C’était là que j’ai découvert tous ces trésors.

La Ferté

« La Ferté », collage, 2012

La Ferté

« La Ferté », collage, 2012

Une collection de vieilles cartes postales en noir et blanc de La Ferté-Milon attend toujours d’être exploitée, et j’ai bien sûr interrompu toutes mes activités en cours pour les revoir. Sur l’une, j’ai pu distinguer les contours des maisons au bord du canal de l’Ourcq et de la tour que j’ai peint à l’automne. Je me suis donc mise à comparer mon tableau avec la photo ancienne. Elle est prise depuis un point de vue légèrement différent, les maisons ont changé, le flou de la photo monochrome et des sortes de coulées dont elle est maculée empêchent de bien voir les détails ; de plus, mon tableau déforme la perspective et intensifie les couleurs. Mes études comparatives n’ont rien donné, et le large paysage de La Ferté, peint sur un panneau de porte, attend toujours la décision : l’exposer ou non ?

Peinture à l'huile sur bois (panneau de porte), 2013

Peinture à l’huile sur bois (panneau de porte), 2013

Il m’a en revanche rappelé une petite étude de la même ruelle, à l’aquarelle, en jaune et gris, perdue parmi les papiers qui encombrent la table. J’ai passé encore une demi-heure à la recherche de cette aquarelle, ce qui m’a permis de retrouver à l’occasion un pastel sec en vert et gris, que j’aime bien, et qui représente ma rue. Comme j’avais dessiné à la même époque Mélanie regardant par la fenêtre – j’ai décidé de la retrouver d’urgence pour la mettre avec les autres Mélanie. Ce qui m’a fait à son tour penser au premier paysage à l’acrylique de la série Ma Ferté. J’ai donc tout laissé pour réfléchir à la question de savoir si cette première Ma Ferté ne pourrait pas être exposée. Le problème, c’est que je l’ai peint sur une porte. Une porte qui remplit avec dévouement son office de porte, sert à ouvrir et fermer, et sépare un petit vestibule d’un étrange couloir long qui ne mène certes nulle part et où il fait très froid, mais où on peut au moins laisser son manteau, ses chaussures ou son parapluie, et même rejoindre l’escalier et la cuisine par un chemin moins présentable. Une telle porte ferait assez étrange à l’intérieur de l’église Notre-Dame.

Ma Ferté I

« Ma Ferté I », peinture industrielle à l’huile sur une porte (en place), 2012

J’ai peint une vue de La Ferté semblable dans ses couleurs et son ambiance générale pour Marie. Des personnages pris à Chagall qui planent au-dessus du bourg, sont des personnages que j’avais observé par la fenêtre du salon. Maintenant, je sais que le monsieur en costume sombre qui achète chaque matin sa baguette de pain, c’est notre notaire, et la vieille dame au drôle de petit chapeau habite pas loin de nous et possède un petit chien bruyant ; elle a son fauteuil posé près de la fenêtre qui donne sur la rue. J’ai retrouvé une photo de ce tableau et elle m’a rappelé avec quel sentiment d’inquiétude j’attendais l’appréciation de Marie. Chaque fois que je suis en Bretagne, je le regarde avec un léger embarras, parce que j’y apporterais volontiers quelques corrections. Et le tableau est là, accroché au mur dans un beau cadre et – j’espère – encourage Marie à retourner à l’étrange La Ferté.

Ma Ferté II

« Ma Ferté II », acrylique sur toile, 2012

Me voilà le soir. Sur ma table, des papiers traînent en désordre, des tableaux au milieu de tout cela, dans l’ordinateur des fichiers avec des photos des tableaux que je n’ai plus chez moi ouverts, et ma tête est pleine d’idées de nouveaux de l’interminable série Ma Ferté ; l’odeur de la pelouse humide me vient du jardin où le cognassier est en fleurs et a l’air d’une estampe japonaise – et la sélection des tableaux pour l’exposition à Notre-Dame à La Ferté devra attendre demain.

Cette fois-ci, je serai plus organisée. Je ne me laisserai pas entraîner par les souvenirs. Je tracerais de manière claire et ferme le fil conducteur de mon exposition, en tenant compte de la beauté de l’intérieur de l’église, l’idée générale de l’exposition, le style et le genre des travaux des autres exposants. Demain, je fermerai certainement ce tiroir.

Sauf si les souvenirs se remettent en route, si je trouve le fichier avec la photo du tableau qui irait parfaitement si je l’avais encore chez moi, ou si, juste à l’occasion, j’ai l’idée d’un nouveau tableau.

Publicités

A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
Cet article, publié dans Décoration d'intérieur, Expositions, Naissances des toiles, Paysage, Peinture en pratique, Séries, Tableaux et textes, Ville, est tagué , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Fond de tiroir

  1. Ma Ferté II, actuellement chez moi, est très bien comme il est! 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s