Conversations d’été

"Le tableau", huile sur toile, 2013

« Le tableau », huile sur toile, 2013

L’été a une influence sur les gens : tout le monde devient terriblement actif. L’on voyage, visite, et si l’on ne peut pas le faire, du moins on projette. On échafaude des projets de voyages ou des travaux, des entreprises étranges auxquelles personne n’aurait songé dans la grisaille des novembres. C’est sans doute cette magie du soleil et de la chaleur. Chez moi c’est aussi une survivance de l’enfance, renforcée par l’enfance de mes enfants : les vacances. Une période magique de rupture avec la routine. Une pause de deux mois qui paraît d’autant plus longue qu’on est jeune. En général, on ne s’en débarrasse jamais.

Je me demande, par exemple, si telle chose s’est passée cette année, ou l’année dernière – en fait, c’est aux années scolaires que je pense. Si quelque chose s’est passé au mois de mars, c’était l’année dernière, mais un événement du mois d’octobre est de cette année – parce qu’il y a eu des vacances. Évidemment, la date conventionnelle du premier janvier ne sépare rien, pas plus qu’elle ne commence ou ne finit. Le danger de ce calendrier centré sur l’été est précisément dans cet état d’agréable suspension : une pause de deux mois dans la vie réelle qui ne recommencera qu’avec l’arrivée de l’automne.

Du coup, je n’ai pas de mal à trouver des forces pour un barbecue chez des connaissances, le soir du vendredi, pour ratisser ma pelouse, partit quelques jours, ou passer la nuit à discuter avec une amie que je n’ai pas vue depuis longtemps, mais pour finir un article je manque de temps et d’énergie. Même à la maison, je me mets plus facilement à laver les fenêtres (parce que c’est presque à l’extérieur) qu’à ranger les armoires (parce que cela peut attendre les pluies).

Je ne dois pas être la seule à fonctionner ainsi, à juger par le peu des mails des amis, le peu d’activité sur Facebook ou encore le fait qu’il est plus facile de rencontrer quelqu’un qui vit loin qu’un voisin : celui qui habite à deux rues de distance préférera passer une soirée à quelques ou quelques centaines de kilomètres, plutôt que dans sa ville.

Quelque chose nous pousse ou porte en cette saison, plus que dans n’importe quelle autre.

Ce quelque chose a poussé jusqu’à chez moi des amis venus de très loin et de moins loin, des connaissances plus proches et plus vagues, et même des gens qui ne sont devenus des connaissances que maintenant. Et c’est très bien : j’ai une curiosité inépuisable pour les gens et leurs vies et j’aime recevoir des visiteurs. Comme cet été je n’avais aucun voyage en perspective, leurs séjours étaient pour moi des substituts des départs. Et les conversations – aussi différentes que les gens qui sont passés. Sur les enfants, les écoles, le travail, l’argent, mais aussi les livres, films, musique. Bien sûr, nous discutions des environs – un coin de Picardie très beau mais encore largement ignoré des touristes – des tableaux et des galeries. Mes tableaux étaient exposés dans le salon-galerie, et se prêtaient bien à devenir le sujet des conversations et objet des appréciations et critiques. Les tableaux sont évidemment inséparables de la manière de peindre, du choix des thèmes, et de leur réception. Cette dernière ne cesse de me surprendre.

Masha, que je n’avais pas vue depuis environ trois ans, a passé en revue les tableaux accrochés aux murs, parcouru rapidement ceux posés contre le mus, puis a soupiré avec compassion :

-Tu as changé.

Puis, elle a éclaté de rire en voyant La femme d’un certain âge, accrochée au-dessus de la cheminée. Eh bien, nous avons le même âge et il nous est arrivé deux-trois choses dans nos vies. L’éclat de rire est pour ce tableau une réaction méritée, mais peu fréquente. C’est à la vue de ce tableau qu’une dame s’est sentie offensée : Je ne suis pas comme ça !. Les femmes réagissent souvent par un sourire en coin, un haussement des épaules ostentatoire, un gonflement des lèvres. Les hommes sourient aussi, mais autrement – compréhension ? Acceptation ? En tout cas, sans agression.

Huile sur toile déchirée et encadrement, dos en contreplaqué; 90 x50 cm l'encadrement compris, 2013

Huile sur toile déchirée et encadrement, dos en contreplaqué; 90 x50 cm l’encadrement compris, 2013

Dans les dernières semaines du printemps, j’ai fini Le tableau. J’y ai travaillé longtemps et avec des interruptions. J’étais mécontente de la pose de la peinture, de la texture obtenue, ou des tons. Pas tous, mais malgré tout une bonne partie des spectateurs s’efforce d’y voir quelque chose. C’est peut-être une vitre cassée ? Et si on l’accrochait à l’horizontale, ce seraient des montagnes ? Ou la ligne de l’horizon au-dessus de la mer ? J’ai même entendu quelqu’un qui y a vu le sein d’une femme.

Et toujours ce besoin d’explication – mais qu’est-ce que c’est, au juste ? Mais de quoi s’agit-il ? Pourquoi est-ce comme ça ? Pourquoi aussi triste ?

-Il faut que ce soit joli, dit, un peu cyniquement, au dessus d’un verre de vin, une connaissance qui tenait pendant quelques années une galerie à Varsovie, avec un certain succès.

-Et il faut des couleurs chaudes. Ce qui se vendait le mieux, c’étaient des danseuses de flamenco.

-Pourquoi des danseuses de flamenco, pour l’amour du ciel ?

J’étais quelque peu déconcertée par cette opinion ferme mais surprenante, émanant, tout de même, d’une professionnelle.

-Parce qu’elles sont jolies – répondit Anna, d’un ton assuré, considérant apparemment que tout a été expliqué.

C’est bien cela. Il faut que ce soit joli, clair et limpide – qu’il n’y ait pas besoin de réfléchir, ni rien ressentir de troublant. Pour ne pas inquiéter, en pas provoquer, ne pas énerver. Et, bien sûr, pas de grands formats – c’est pas pratique.

Sauf pour les danseuses de flamenco. Les danseuses de flamenco peuvent venir en grand format : du joli, il n’y en a jamais trop.

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A propos elaprokopek

Je suis née il y a suffisamment longtemps pour pouvoir utiliser en toute légitimité la phrase « de mon temps... » - ainsi que quelques autres qui sont le privilège de l'âge, à l'exception peut-être de « ah, les jeunes de nos jours... » - puisque je considère la jeunesse comme une espèce éteinte. Je peins, je fais la cuisine, le ménage ; je regarde, j'attends, j'écris... Un jour, la peinture a rejoint dans ma vie l'écriture, si bien que l'un commente l'autre et inversement.
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